Malédiction« Toi, toi le poète orgueilleux, toi l'imprudent,
Qui t'aventuras sans défense en cette terre ;
-Cette terre étrange, lointaine, au froid mordant - ;
Qui t'avanças sur ses sentiers et leurs mystères ;
Qui bus l'eau claire et mangeas la chair de ses fruits ;
T'y voici prisonnier, maintenu ad vitam
Dans ses vents trop puissants, dans ses déserts sans bruit.
Alors, vois, vois ! Vois l'errance que tu entames.
Tiré toujours en direction de l'horizon,
Tu chercheras sans pause ; infatigable apôtre
Des nouvelles saveurs, atteignant son gazon,
Tu hurleras : « La peste ! Il y en a un autre ! »
Mais au foyer, toujours le manque intolérable ;
Attente, déception, souvenir d'une femme
Dans un port trop lointain, un désir vers le sable,
L'aventure, la mer ! Pris dans ces états d'âme,
Il te faudra partir, ou périr d'inaction !
Pars, avance, avance sans cesse : au moindre arrêt,
Lorsque tu chercheras repos ou diversions
Dans un gîte nouveau où souffle un air si frais,
Déjà se gangrènera cet Eldorado.
Trop tard ! A peine arrêté, tu fuiras encore.
Pars, avance, avance sans cesse ; et ton radeau
Toujours tout droit naviguera ; car si ton sort
Te ramène en un lieu là où ton c½ur se plut,
Tu n'y trouveras que vestige et pourriture,
Et l'âpre goût amer où la magie n'est plus.
Il te faudra une plus fraîche nourriture.
Et balancé toujours entre faim et dégoût,
Jamais n'étancheras ton insatiable soif.
Tu voudras rire, être poète, ou être fou,
Mais aucun jeu, aucun masque et aucune coiffe
N'occultera en toi ce vide qui se creuse.
Quand tu imploreras le repos, des vacances,
Ou lorsque tes envies se feront paresseuses,
Tes voix te diront « non ! » ; tes voix diront : « avance ! » »
François F.Y.F. Meyer